[Journée d’étude 2018] APPEL À CONTRIBUTIONS / Anthropologie de la menace

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Argumentaire

La première question que soulève une anthropologie de la menace relève de sa dimension langagière et de sa temporalité : dans quelle mesure a-t-elle rapport au temps et à ses représentations ? Ne peut-on pas déceler, dans les récits de menaces latentes ou imminentes, une forme de (re)lecture de l’histoire passée et présente ? Quelle « crise » ces récits relatent-ils ? Est-elle politique, économique, sociale, culturelle, écologique, identitaire, religieuse, etc. ? La menace ne peut-elle pas, par exemple, informer les mouvements messianiques, prophétiques et protestants évangéliques pour lesquels une nouvelle ère, rompant avec le monde présent et libérant les hommes par la rédemption et la révélation, doit advenir ?

Tout autant qu’elle s’arrime à une réflexion sur l’histoire du soi et de l’être dans le monde, le discours et la temporalité de la menace décrivent la situation d’angoisse dans laquelle se place le locuteur. De ce point de vue, la menace peut être traitée au regard des émotions qu’elle éveille. La seconde question que pose une anthropologie de la menace tient ainsi au répertoire affectif et sensible excité par la menace. La jalousie, la méfiance, la peur, l’angoisse, la répulsion, le désir, l’envie etc. ne peuvent-ils pas être considérés comme des clés de lecture de la menace, à l’exemple de celle liée aux agressions sorcellaires, en inscrivant son analyse dans une anthropologie, non seulement du temps et de la parole, mais également des émotions ?

En apparaissant sous la forme paradoxale d’un pressentiment présent et pressant, la menace fait présager d’une fin possible. Elle augure une « crise de la présence » (1) individuelle et collective, en demeurant cependant à l’état de virtualité. Elle s’articule ainsi sur la tension de l’absence et de la présence, en obligeant à chercher des signes avant-coureurs. L’objectivation de la menace constitue donc une troisième question anthropologique : quels signes, dans le présent, matérialisent la menace et, corollairement, permettent d’interpréter sa venue afin de l’éloigner ? Pour que sa plausibilité soit reconnue, la menace implique qu’elle se manifeste par une parole, un geste, un objet, un individu ou un événement dont on soupçonne qu’ils prédisent, en l’absence d’une actualisation effective et tangible du danger, un risque pour soi, la famille, le groupe, les institutions, l’État, la nation, l’humanité et l’ordre du monde. Les théories eschatologiques et complotistes ou encore les croyances religieuses et les rites afférents à la naissance, la maladie et la mort constituent ainsi des champs privilégiés où apprécier ces efforts de concrétisation d’une menace a priori virtuelle mais potentiellement délétère, souillante et contagieuse. Corollairement, l’étude de la menace peut conduire à examiner les actes, les objets et les représentations qui sont considérés autant comme une manière de donner du sens, de rendre présent que de contrôler et de conjurer le péril, à l’exemple de la prophylaxie, des prières et des exorcismes ou encore des rituels de guérison et de divination. La menace soulève ainsi la question de la relation : en quoi la menace révèle et configure une relation particulière à un Autre auquel on attribue une intentionnalité malveillante ?

La quatrième question posée par une anthropologie de la menace relève, enfin, de l’espace. Outre le fait qu’elle peut s’imbriquer à l’analyse des catastrophes naturelles (tels les séismes, les inondations, les ouragans, etc.), se penser menacé peut conduire à imaginer l’origine du risque. La provenance de la menace peut être signifiée dans les représentations des identités de ceux qui la charrient mais aussi dans celles des lieux, des territoires, des pays, etc. auxquels elle est reliée. La relation entre menaçant et menacé s’inscrit également dans l’espace spécifique de la rencontre avec un Autre. Située dans un espace symbolique ou dans celui circonscrit d’une rencontre, la menace interroge néanmoins la question de la frontière. Elle révèle les failles et les interstices entre un espace ordonné dont l’étanchéité doit être assurée et un espace comminatoire s’immisçant dans le premier. Dans quelle mesure la menace s’arrime-elle donc aux circulations des hommes et des choses soupçonnés de violer les limites de la maison, de la région ou du pays ? A-t-elle à voir avec une extériorité spatiale réelle ou imaginée ? La symbolique de la brousse en Afrique, d’où proviennent les nouveau-nés et les sorciers, tend à le montrer, de même que celle de la rue, du chemin, de la route et du carrefour où règnent certaines divinités, tels Eshu et Legba dans le vodun ou son avatar outre-atlantique, Elegbara. Parallèlement, la colonisation européenne n’a-t-elle pas été une intrusion envahissante, à l’origine de déstructurations et de violences ? Les flux migratoires contemporains suscitent pareillement des constructions symboliques de la menace et de nouvelles oppositions politiques.

Il s’agit là de pistes d’analyse non exhaustives, applicables à des champs d’investigation pluriels (tels la parole, le corps, le religieux, le politique, l’économique, l’écologique, la parenté, etc.) et sur des terrains sans exclusive géographique, à partir desquels penser la menace.

(1) Martino, E. de (2016) La fin du monde. Essai sur les apocalypses culturelles, Paris, Éditions de l’EHESS (1ère édition italienne 1977).

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