Axes

2014-2018

Depuis 2014, le CANTHEL entretient un dialogue renforcé avec les disciplines connexes de l’anthropologie culturelle. Depuis la création du laboratoire, ses membres s’interrogent sur les conditions d’exercice du métier d’anthropologue, sur les attendus épistémologiques, sur les catégories fondamentales, sur les conséquences éthiques de la discipline anthropologique. Mais ces questions, abordées d’une certaine façon ad intra jusqu’à présent, dans un débat entre ethnologues, sont actuellement reformulées ad extra d’un point de vue disciplinaire, dans le dialogue avec les sociologues et les philosophes.

Des pistes de réflexion communes des disciplines anthropologie et sociologie concerne par exemple des objets-frontières tel que le don, l’étude de croyances, des rituels, des communautés et des organisations religieuses en modernité ou l’identité individuelle et collective.

Les chercheurs du CANTHEL s’efforcent de consolider les méthodes, les concepts, les problématiques de leur discipline, en dialogue avec les autres disciplines. Cela signifie que l’un des objectifs est aussi d’élucider quelles sont les différences disciplinaires, en insistant sur la fertilité de ces différences. Autrement dit, l’existence d’une histoire scientifique spécifique, de théories, d’un corpus de recherches concrètes, de dispositifs d’enseignement particuliers associés à une discipline n’est pas nécessairement un frein à la recherche, ou une barrière à détruire. Le CANTHEL vise à poser les conditions d’un dialogue entre l’anthropologie et les autres disciplines, sans préjuger de son issue, et surtout sans postuler des bienfaits de la fusion entre disciplines hétérogènes.

Cet axe de recherche s’interroge également sur les développements les plus récents de notre discipline, et surtout les voies nouvelles qui lui sont ouvertes.

Depuis son origine, l’anthropologie est partagée entre deux voies. D’un côté, elle s’intéresse à la culture, c’est-à-dire à tout ce qui est acquis et transmis de générations en générations par les êtres humains, de l’autre elle porte son regard sur la société, c’est-à-dire sur le mode d’organisation des collectivités humaines. La première orientation la rapproche des études littéraires, de l’histoire de l’art, de l’archéologie, des humanités en général ; la deuxième de la sociologie et de la psychologie sociale. L’anthropologie nord-américaine a privilégié la première voie dans le sillage de Franz Boas, alors que l’anthropologie française a longtemps porté son regard avant tout sur les structures sociales, suivant en cela Emile Durkheim. Le CANTHEL est un centre d’anthropologie culturelle et sociale, ce qui signifie que ces deux orientations de recherche y sont considérées comme inséparables.

Plus précisément, nous approfondirons dans les années qui viennent la question des formes symboliques de la socialité. Sur quelles valeurs, sur quels signes et indices se constitue un collectif humain ? Comment se reconnaît-on membre d’une société ? Quels sont les critères d’appartenance à un groupe ? Mais aussi, quels sont les critères symboliques d’exclusion d’un collectif ? Il s’agira donc toujours d’envisager le rapport social comme une relation significative, ce qui implique de porter le regard non seulement sur la morphologie sociale et la structure des groupes, mais aussi sur les marqueurs qui en définissent les contours. C’est pourquoi, chacun sur son terrain d’enquête, les chercheurs du CANTHEL posent toujours la question de l’identité et de la différence, au niveau social et au niveau symbolique. Nous tenterons aussi de mettre en lumière, non seulement quels sont les signes d’appartenance et d’exclusion, mais aussi quelles sont les modalités d’intégration collective : l’éducation institutionnalisée, l’apprentissage informel, l’initiation rituelle, mais aussi l’acquisition d’une culture spécifique associée à la consommation alimentaire. Avec la question de l’intégration se pose celle de la porosité des groupes : comment passe-t-on d’une appartenance à une autre ? Quelles sont les règles et les stratégies du cumul identitaire ? A quelle condition peut-on être membre de différents collectifs ? La rupture épistémologique de l’anthropologie moderne avec les ambiguïtés raciologiques du XIX° siècle a eu pour conséquence d’établir que toute culture doit nécessairement être apprise et que les individus ne peuvent se construire que dans des formes de vie instituées en dehors d’eux, en s’identifiant à des « nous » qui leur préexistent. S’il n’y donc pas de socialisation sans apprentissage, l’éducation est centrale du point de vue anthropologique le plus général. Cependant les connexions avec d’autres disciplines, notamment la psychologie, ont souvent posé problème aux anthropologues qui, pour se prémunir contre le risque de réduction psychologique (qu’on a reproché notamment au culturalisme américain), ont eu recours, de Durkheim à Dumont en passant par Mauss, à la notion de « dressage » à l’instar de Wittgenstein. Celle-ci ayant jusqu’à présent d’avantage fait l’objet d’une conceptualisation de nature plus philosophique qu’ethnographique, qui sera réexaminer au regard d’enquêtes empiriques approfondies sur les processus de transmission.

Comment devient-on membre d’une communauté, comment acquiert-on un statut ou une compétence ? L’examen des diverses modalités éducatives est inséparable de celui des valeurs et des activités symboliques propres à la société où elles prennent sens. L’anthropologie de l’éducation que nous pratiquons s’attache à décrire les processus de transmission et d’apprentissage en cherchant à les comprendre dans les dynamiques sociales et culturelles actuelles.

Cet axe porte la signification culturelle du rapport au corps et à ses troubles. Le corps, les affects, la gestuelle, les sens font l’objet d’une intense activité culturelle dans toutes les sociétés. Il n’existe donc aucune maladie qui ne revête une valeur symbolique et qui ne soit articulée au système général des signes circulant en société, en Occident et en dehors de l’Occident. De même, toute thérapeutique comprend une dimension échappant au rapport impersonnel de cause à effet. Dans un grand nombre de cultures, cette dimension est de nature religieuse et morale.

Cet axe porte donc sur les représentations du mal et les pratiques mises en place pour lui donner un sens et lui faire face.

La dimension sociale du mal

Le mal, compris ici au sens de malheur, adversité, événement indésirable ainsi que toute forme de souffrance individuelle ou collective, apparaît au niveau du sens commun comme une dimension pan-humaine, pré-culturelle, capable, comme peu d’autres faits de la vie, de fournir les bases d’une éthique et une épistémologie universaliste. Or l’analyse anthropologique depuis ses origines a contribué à mettre en lumière la dimension intrinsèquement sociale du mal.

Le caractère ambigu et polyvalent que porte la notion de « dimension sociale du malheur » (Marc Augé et Claudine Herzlich, 1984) appelle à une attention particulière et servira de point de départ à notre programme de recherche.

Tout d’abord, le fait que le mal ait une dimension sociale implique que celui-ci relève toujours d’une interprétation sociale tributaire d’un système nosologique déterminé, élaboré et maintenu par le biais d’institutions et de pratiques spécifiques à une société.

En second lieu, le mal est social de par le fait que le système d’interprétation dont dépend sa signification relève d’une grille unique d’interprétation du monde qui, au sein d’une société donnée, gouverne les différents domaines de la vie en société : la représentation du mal, le concept de personne, le corps, les pouvoirs et institutions, les normes et les valeurs qui régulent l’interaction entre sujets.

La fertilité euristique de ce domaine de recherche permettra d’articuler plusieurs thématiques autour de la dimension sociale du mal et du malheur.

Le sens du mal

L’une des interrogations principales soulevées par la question de la dimension sociale du mal est celle relative au sens. La question du sens a fortement imprégné l’anthropologie française, notamment les travaux dédiés à la maladie et la santé. Cet intérêt continu pour le sens a permis de mettre en lumière la façon dont les représentations de la santé, de la maladie et les recours thérapeutiques sont indissociables d’un système symbolique global. Il est important de souligner comment, dans la perspective ouverte par les contributions de différents auteurs, la dimension sociale du mal n’est pas uniquement une donnée qui ressortit à l‘analyse ethnologique mais constitue également la base d’un programme de recherche visant à affiner et renouveler la problématique anthropologique elle-même. En effet, l’étude du symbolisme mis en œuvre pour décrire et maîtriser le malheur dans différentes sociétés est susceptible d’éclairer le débat toujours ouvert sur la rationalité des systèmes de savoir et de croyance différents de la science occidentale.

La maladie

Parmi les différents types de malheurs qui affectent les individus et auxquels il est nécessaire de donner un sens, la maladie et les formes de signification culturelle du rapport au corps et à ses troubles constituent un excellent objet d’investigation afin d’éclaircir non seulement les dynamiques d’interprétation du mal, mais aussi les processus sociaux de façon plus générale.

Dans les projets que le laboratoire développera dans les années à venir, l’anthropologie de la maladie n’est pas envisagée comme distincte de l’anthropologie culturelle et sociale. Une anthropologie de la maladie ne doit pas s’isoler du projet anthropologique global. Il s’agit de comprendre ce qui relève de la représentation, de la pratique et/ou de la politique du corps dans les domaines de la maladie et de la santé mais aussi ce que ces représentations et ces pratiques nous révèlent de la société et de ses sujets. Les recherches qui seront menées par les chercheurs du CANTHEL autour de cet axe d’enquête viseront aussi à montrer comment l’étude de la maladie, de ses représentations ainsi que des pratiques qui accompagnent ses représentations ne se réduit pas à une dimension unique, qu’elle soit politique, religieuse ou thérapeutique, mais appelle l’éclairage de plusieurs démarche d’analyse.

L’événement

L’analyse de la dimension sociale du mal permet aussi de nourrir un débat collectif sur le concept d’événement. Selon la terminologie de De Martino, l’événement, en particulier dans le cas de la « souffrance » l’événement-maladie, induit au niveau personnel une « crise de la présence », à savoir l’impossibilité de « donner un horizon formel à la souffrance, de la rendre objective dans une forme particulière de cohérence culturelle » (De Martino, 1975 [1958]:15). Ainsi l’événement constitue un lieu privilégié très précieux pour la compréhension du contexte social de par ses dynamiques intrinsèques de construction, reconstruction et de négociation.

Cet axe de recherche se propose de cerner certains des enjeux théoriques et empiriques associés à la construction sociale du malheur, son interprétation et sa gestion à travers la prise en considération d’un domaine spécifique : celui des événements liés à la santé et la maladie.

2010-2014

Une enquête de terrain, qui repose sur l’observation participante et sur les entretiens directs mais qui se contenterait d’une lecture purement empirique des cultures, resterait aveugle aux questionnements de leur sens ; mais une interrogation essentiellement épistémologique, sans recours à l’épreuve et au témoignage du terrain in vivo, ne remplirait pas le contrat historique de la discipline qui consiste précisément à coupler les deux aspects.

C’est pourquoi les questionnements d’ordre méthodologique et épistémologique n’ont de sens pour nous que si elles s’enracinent et se valident dans le travail empirique de l’enquête.

La fabrication des modèles dans notre discipline, entreprise essentielle à sa scientificité, doit prendre sa source dans ce que font et dans ce que se représentent les acteurs au plus près de leurs pratiques, cela afin d’éviter de plaquer artificiellement des modèles venus d’ailleurs (la philosophie, la sociologie, l’histoire…) qui, pour pertinents qu’ils puissent paraître, ne rempliraient pas cette fonction mixte qu’on attend d’eux en anthropologie : à savoir simultanément rendre compte des cultures et des sociétés dans le détail et ériger des catégories suffisamment générales pour qu’elles puissent viser, à un moment donné, l’universalité.

Mais tout ce dispositif ne pourrait pas se mettre en œuvre sans la dimension comparative qui constitue, à n’en pas douter, la cheville ouvrière de notre démarche. Car en ethnologie, on ne compare pas trait pour trait dans l’abstraction des idées, mais on compare des systèmes, des activités, des structures, des ensembles dans des contextes. Et l’objectif ultime doit consister à comparer des cultures et des sociétés entre elles, y compris avec la nôtre, afin, par le travail du contraste, de faire surgir des différences et des ressemblances qui n‘auraient pas émergé sans ce dispositif. On ne compare pas pour le plaisir de comparer, mais pour asseoir un sens légitime induit d’une mise en relation et en contradiction.

La vocation première de l’anthropologie demeure celle de la perspective comparative. Ce comparatisme raisonné est le seul gage de la possibilité de mieux comprendre le monde, dans sa complexité mais aussi et surtout dans sa diversité. Nous nous proposons dans cet axe de recherche de rendre compte de la façon dont se constituent des collectifs humains. La parenté joue un rôle central dans ce travail de socialité ; mais nous nous intéressons aussi à des liens fondés sur une complémentarité économique (le réseau), et ceux qui dérivent de la religion, qu’elle soit ou non institutionnalisée.

En ce qui concerne l’anthropologie de la parenté, nous menons une analyse de l’interdépendance des représentations et des pratiques culturelles, par la mise en perspective des théories locales des humeurs (lait, sang, sperme). Si l’anthropologie de la parenté a été « détrônée » par des problématiques plus immédiatement orientées vers l’analyse de la modernité occidentale (sociologie de la famille, gender studies, etc.), on constate aujourd’hui le retour d’études plus formelles, marquant un certain renouveau théorique dans ce domaine. Sans rejeter absolument les méthodes formelles, nous nous proposons plutôt d’articuler la théorie anthropologique des substances à une perspective plus politique : nous pouvons observer sur nos terrains que la perspective substantielle sert à l’évitement des conflits d’intérêts entre groupements alliés. Cette perspective remet en question les théories classiques de l’anthropologie sociale, car, si toute société se fonde en partie sur la parenté, elle se fonde avant tout sur sa manipulation au profit d’intérêts singuliers.

L’anthropologie des réseaux est un domaine nouveau dans notre discipline. Ces derniers seront envisagés sur les différents terrains analysés par les membres de l’équipe. La circulation des personnes, des richesses et des connaissances constituent un angle d’approche privilégiée. L’étude de la culture matérielle permettra l’analyse des mutations sociales (typologie précise des objets endogènes et/ou exogènes ainsi que leur transformation physique et fonctionnelle : « l’industrie de récupération », emploi des matières innovantes, les savoirs techniques locaux). Les répercussions de la culture matérielle dans les domaines technique, économique et social prolongent différentes interrogations en montrant comment l’objet peut devenir un support identitaire et intervenir dans le système de représentation.

L’anthropologie de la religion rejoint largement les questions relatives à la parenté et aux réseaux. Elle s’interroge en particulier sur la constitution de communautés religieuses, au moyen de l’initiation qui crée un lien spirituel entre initiés, et par le biais de réseaux internationaux, sur lesquels s’appuient par exemples les Eglises évangéliques. L’anthropologie de la religion tente ainsi de comprendre comment une relation stable de solidarité entre personnes peut être médiatisée par des entités invisibles. Un questionnement plus radical encore porte sur la nature même de tout lien social : est-il possible que la socialité se dispense de toute référence à des esprits ? Autrement dit, la référence au surnaturel n’est-elle pas au principe de la construction de toute collectivité humaine, même de celles qui semblent les plus sécularisées ?

Signes, symboles, gestes et paroles sont non seulement des éléments de la vie sociale dont l’anthropologue peut difficilement faire l’impasse, mais également des moyens par lesquels il accède à la compréhension de ce qui se joue dans les relations sociales.

Une attention aux multiples dimensions langagières observables dans un contexte donné nous permettra, dans une perspective pragmatique, d’envisager autrement les relations entre discours et pratiques, et d’analyser, dans l’usage qui est fait des signes, symboles ou noms, les rôles d’ajustement qu’ils peuvent assumer. La nomination, en particulier l’attribution de noms propres aux personnes et aux animaux, peut en ce sens être révélatrice d’enjeux sociaux qui dépassent bien souvent la situation de communication dans laquelle elle prend sens, en particulier (mais pas uniquement) dans le cas du recours à des noms-messages (proverbial names), qui offrent la possibilité à l’énonciateur, implicitement, de dénoncer des pratiques et d’inviter à agir autrement.

D’un point de vue systématique, l’analyse des ensembles formés par les signes opérant dans un contexte donné, dans leur expression propre et dans ce qu’ils donnent à voir du jeu social dans lequel ils s’inscrivent, ouvre des perspectives d’enquêtes renouvelées dans une attention plus précise non seulement aux structures, mais aussi aux dynamiques impliquées par l’agentivité (agency) des acteurs concernés. Les noms en usage dans un contexte social peuvent par exemple en révéler l’organisation de différentes manières, dont la cohérence n’est pas toujours évidente et qu’il appartient à l’anthropologue d’analyser dans sa globalité et dans sa dynamique.

Dans la sphère de l’action religieuse, les signes divinatoires jouent un rôle central dans de très nombreuses sociétés. Les esprits s’expriment en général non par les mots du langage ordinaire, mais au moyen d’oracle de différentes natures. Il peut s’agir des propos proférés par un possédé, ou bien de configuration aléatoire, comme le jet de coquillages sur le sol. Dans tous les cas, l’interprétation est nécessaire, et elle se développe dans l’interaction entre devin et consultant. Plus généralement, si la vie sociale est organisée par les échanges langagiers, elle est aussi traversée par l’usage de symboles dont la nature est polysémique et l’interprétation sujette à controverses.

Il s’agit donc de développer une anthropologie linguistique élargie à l’étude des signes religieux et des symboles, fondée sur nos diverses données de terrain, avec pour objectif une plus grande visibilité pour cette discipline frontière encore peu représentée dans le paysage de la recherche française.

Logo Université Paris Descartes
Centre d'anthropologie culturelle
EA 4545 | CANTHEL
45 rue des Saints-Pères
75270 Paris cedex 06

Back to Top