Revue cArgo #6-7 « Mémoires et violences extrêmes / Balandier »

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L’étude des violences de masse lance un double défi à l’anthropologie. Le premier est d’ordre méthodologique. Alors que de coutume l’enquête ethnologique se déroule dans la présence même des phénomènes ou des événements étudiés, par le truchement des observations et des entretiens, dans notre cas il s’avère impraticable à l‘enquêteur de constater de visu les faits qu’il se propose de décrire.

La scène du crime exclut la présence de l’ethnologue, tant par son horreur que par les stratagèmes des criminels qui s’emploient à écarter tout témoin. Ne restent alors que les paroles et les souvenirs de ceux qui disent y avoir assisté. L’événement parvient donc à l’enquêteur sous une forme détournée, déformée et biaisée. Comment en rendre compte si nous ne pouvons presque jamais l’observer ?

Le deuxième défi concerne l’objet d’étude lui-même. Comment se fait-il que des hommes mettent toute leur énergie à éliminer une population, une communauté ou un sous-ensemble d’une nation ? Pourquoi vouloir, à tout prix, procéder à l’anéantissement total, alors que des meurtres sporadiques ou partiels seraient plus faciles à exécuter ?

La réponse tient, tout au moins en partie, dans la question. Afin qu’aucun témoin ne subsiste et ne vienne perturber la logique de l’extermination, l’entreprise semble se dérouler selon des modalités de dissimulation et de secret qui garantissent l’imperméabilité absolue de l’acte. Si les tueurs devaient se contenter d’une action parcellisée concernant seulement quelques individus, le risque encouru devant l’histoire serait inassumable. Il faut tout faire pour que cette « race », cette « ethnie », cette « communauté », ce « peuple » paraisse n’avoir jamais existé ; l’entreprise d’extermination est un effort d’anéantissement complet, jusqu’à effacer le souvenir même des victimes. La violence totale est alors conçue comme technique de parachèvement de l’extermination. D’où l’absence de regret et de remords chez les auteurs ; dans leur esprit, si les victimes n’ont jamais existé, alors le crime n’existe pas. La question de la mémoire de la violence devient alors essentielle pour les victimes et leurs descendants, et, du côté des tortionnaires, tout est fait pour nier le crime. C’est la source même du négationnisme.

Les articles du dossier coordonné par Valérie Robin Azevedo relèvent ces défis, en les abordant sous l’angle de la mémoire de la violence extrême. Qui sont les porteurs de cette mémoire ? Comment est-elle actualisée dans des manifestations publiques et des cérémonies ? Ces mémoires sont-elles unanimes ou conflictuelles ?

L’explication de l’horreur par les causes ne donne jamais totalement satisfaction. Il manquera certainement toujours quelque chose pour satisfaire notre désir de comprendre, mais cela ne doit pas empêcher l’anthropologie de se saisir d’un tel objet. C’est ce que cArgo propose à travers un premier dossier.

Le deuxième dossier de ce numéro est un hommage à Georges Balandier, comme nous l’avions annoncé dans le numéro précédent de la revue.

Consultez et téléchargez cArgo #6-7 gratuitement en ligne

Dossier « Mémoires et Violences extrêmes » coordonné par Valérie Robin Azevedo

Dossier spécial « L’anthropologie de Georges Balandier, hier et aujourd’hui » coordonné par Erwan Dianteill et Delphine Manetta

 

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